Bleus de Hué — collection de Nam Phuong et Bao Dai
Fabriqués en Chine pour les cours vietnamiennes, les bleus de Hué comptent parmi les porcelaines les plus fascinantes d’Asie. Une exceptionnelle théière vendue à Drouot en décembre 2024 nous invite à redécouvrir leur histoire.


Adjugée 260 000 € au marteau le 12 décembre 2024 – Vente Delon Hoebanx
Une théière dans les nuées : le fascinant destin des bleus de Hué
Il est des objets dont la beauté ne se révèle vraiment qu’à la lumière de leur histoire. Une petite théière en porcelaine, haute de seulement quatorze centimètres, en a donné une spectaculaire démonstration à l’Hôtel Drouot le 12 décembre 2024.
Une adjudication impressionnante de 260 000 euros ne saurait à elle seule expliquer le pouvoir d’attraction de cette théière. Car derrière son bleu profond, ses dragons et ses nuages se raconte une histoire: celle des relations entre la Chine et le Vietnam, du goût des cours princières, des commandes diplomatiques et de cette extraordinaire famille de porcelaines que les collectionneurs désignent aujourd’hui sous le nom de « bleus de Hué ».
Des porcelaines chinoises au goût vietnamien
Le terme peut être trompeur. Les bleus de Hué ne sont pas, dans leur acception classique, des porcelaines fabriquées à Hué. Il désigne essentiellement des porcelaines exécutées en Chine pour le marché vietnamien et, pour les plus prestigieuses d’entre elles, à la demande de la cour et des grandes familles du royaume.
À partir du XVIIIe siècle, souverains et dignitaires vietnamiens profitent notamment des ambassades envoyées en Chine pour faire réaliser des pièces selon leurs propres modèles. Formes, inscriptions, emblèmes et compositions répondent alors à des usages et à une sensibilité vietnamienne, tandis que la maîtrise technique de la porcelaine et de la peinture au cobalt est chinoise. Les commandes les plus raffinées sont traditionnellement associées aux ateliers de Jingdezhen, grand centre porcelainier du Jiangxi.
C’est précisément cette double identité qui fait tout le charme des bleus de Hué. Ils ne sont ni tout à fait chinois, ni simplement vietnamiens : ils sont le fruit d’un dialogue. Un objet peut avoir été cuit dans un four chinois tout en exprimant, dans le choix de son décor et dans sa destination, les codes politiques, religieux et poétiques du Vietnam.
Deux dragons pour une théière exceptionnelle
La théière vendue par Delon-Hoebanx est un magnifique condensé de ce langage symbolique.
Dans l’univers de cour, le décor n’est pas un simple embellissement. Le dragon pentadactyle possède une dimension souveraine ; les nuages, le joyau, les animaux fabuleux et les signes de bon augure construisent tout un vocabulaire de pouvoir, de prospérité et de longévité.
Le dragon semble tourner autour du volume, les nuages accompagnent la courbe de la panse et le joyau rejoint presque le geste de verser. L’objet quotidien devient objet de représentation.
La marque, cette signature qui change tout
Sous la base apparaît une marque à quatre caractères, peinte en bleu sous couverte : Khánh xuân thị tả.
Dans le contexte d’un lieu ou d’un usage palatial, le nom Khánh Xuân porte en lui des idées de célébration, de printemps, de renouveau et de bonheur.
L’histoire des bleus de Hué étant encore un domaine de recherche où les interprétations ont évolué, cette marque mérite cependant quelques précautions. L’historienne de l’art Loan de Fontbrune rattache les porcelaines portant les mentions Khánh Xuân ou Khánh Xuân Thị Tả aux commandes de l’époque Lê-Trịnh et à des usages cultuels liés aux seigneurs Trịnh. D’autres spécialistes ont également proposé différentes lectures de la fonction exacte de ces pièces.
Cette incertitude n’enlève rien à leur intérêt ; elle le renforce même. Elle rappelle que ces porcelaines ne sont pas seulement de beaux objets à identifier grâce à une marque. Elles sont les fragments d’une histoire de cour complexe, faite de rituels, de préséances, de résidences princières et de bouleversements dynastiques.
Pourquoi les appelle-t-on alors « bleus de Hué » ?
L’expression s’est imposée avec le temps comme un terme générique pour ces porcelaines bleu et blanc destinées au Vietnam. Hué, devenue capitale impériale sous la dynastie Nguyễn au XIXe siècle, a naturellement occupé une place centrale dans l’imaginaire des collectionneurs. Mais l’histoire de ces porcelaines commence avant cette période et ne se limite pas géographiquement à la cour de Hué.
Les commandes de l’époque des seigneurs Trịnh, au XVIIIe siècle, en sont une parfaite illustration. Plus tard, sous les Nguyễn, la tradition se poursuit et se transforme. Les marques de règnes, les poèmes, les paysages, les dragons, les grues, les bambous, les pruniers ou encore les scènes inspirées de la littérature enrichissent un répertoire où le décor peut être lu presque comme un texte.
C’est peut-être là que réside l’une des grandes séductions des bleus de Hué : ils demandent à être regardés puis déchiffrés.
Un amateur voit d’abord la qualité d’un bleu, la finesse d’un trait ou l’équilibre d’une forme. Puis apparaissent une marque, quelques caractères, un animal, un poème. Derrière chacun d’eux se découvre un usage, un rang, un souhait de longévité ou de prospérité, parfois même le souvenir d’un souverain ou d’un lettré.
Un marché qui redécouvre leur rareté
Le spectaculaire résultat obtenu par la théière de Delon-Hoebanx n’est pas un phénomène isolé. Les porcelaines de commande les plus rares ont suscité ces dernières années un intérêt marqué dans les ventes publiques.
La fiche originale du lot peut être consultée ici : Delon-Hoebanx — lot 35, vente du 12 décembre 2024