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Chef d’œuvre de la peinture vietnamienne

Par le cabinet Ansas Papillon de Léry·11 min de lecture

Expertise de l’œuvre découverte

La peinture à l’huile aujourd’hui présentée, « Portrait de ma mère », (家慈近像 – Gia Từ Cận Tượng), est l’un des tableaux les plus connus de Nguyễn Nam Sơn. Très tôt, Nam Sơn a appris, de manière autodidacte, la technique de la peinture à l’huile.

Nguyen Van Tho dit Nguyen Nam-Son
« Portrait de ma mère »
Huile sur soie et laque dorée marouflée sur toile représentant le portrait de la mère de l’artiste, Nguyen Thi Lan
Signée en bas à droite, située à Hanoï et datée 1930
Oil on silk and gold lacquer mounted on canvas, signed lower right, located and dated.
En haut à droite en caractère Chinois « Le portrait de ma mère ».
En bas à gauche en caractère chinois : « Le fils Nguyen van Tho se prosterne en dessinant » Dimensions : H 170 cm x l 103,5 cm
Provenance : Ancienne collection de Monsieur Henri Sembuc
Collection de Monsieur Jean Yves Bureau – Par descendance aux actuels propriétaires
Nous remercions le petit-fils de l’artiste M. Ngô Kim Khôi de nous avoir aimablement confirmé l’authenticité de l’œuvre

À Hanoi, au début du XXème siècle, les « đấu xảo », les « foires » et les « expositions d’Arts Industriels et Agricoles », organisées par le gouvernement colonial, constituaient les manifestations les plus animées et firent de Hanoi le centre de l’activité culturelle. Influencé par la technique européenne, Nam Sơn est, dès lors, l’un des premiers vietnamiens à utiliser la peinture à l’huile.

Lors de la première rencontre avec Nam Sơn, Victor Tardieu, reconnaissant la qualité de travail et la passion de ce jeune autodidacte prometteur, accepte de le guider sur le chemin des Beaux-Arts. Cette rencontre inattendue, comme miraculeuse, fera naître une relation extraordinaire entre un disciple et un maître, et marquera un tournant décisif dans l’histoire de la culture et de l’art vietnamien.

Le « portrait de ma mère » est une peinture à l’huile de grand caractère : il s’agit du portrait de Madame Nguyễn Thị Lân, mère de l’artiste, assise hiératiquement sur une chaise. Elle porte une coiffe et une tenue bouddhiste traditionnelle, ornée de la « Médaille d’or » offerte par l’Empereur Bảo Đại (sous la régence de Tôn Thất Thất Hân), en 1927, gravée de quatre caractères « 節行可封 » (la vertu honorée par l’Empereur), en reconnaissance des sacrifices qu’elle fit pour la réussite de son fils. Autour de son cou un chapelet et sur ses genoux, un livre de prière. On y voit dans le coloris du fond et de la robe vert sombre possédant plusieurs nuances, l’influence de ses maîtres Victor Tardieu et Jean-Pierre Laurens. Le fond ocre donne l’effet d’une vieille peinture patinée par le temps. Il n’y a pas de tons éclatants, dans l’ensemble s’exprime la modération et le respect.

On peut lire en haut à droite, 家慈近像 c’est-à-dire « portrait de ma mère ».
En bas, à gauche, 南子阮壽拜畫 que l’on peut traduire par « Le fils Nguyễn Văn Thọ se prosterne en dessinant ».

Cette double dimension culturelle revendiquée par l’artiste non pas destinée au client, mais plus vraisemblablement à lui-même, est comme une profession de foi qu’il se devait d’exprimer. Il a conscience qu’il n’exécute pas un tableau comme un autre, qu’il s’inscrit dans une tradition formelle et conceptuelle ancienne.

Anonyme aux yeux des amateurs français le portrait s’affirme pourtant comme celui de « [sa] mère », un anonymat relatif. Par ces inscriptions Nam Sơn refuse de traiter sa mère comme un modèle ordinaire, comme un sujet parmi d’autres. D’ailleurs Nam Sơn ne fonde pas son dessin sur une photographie préliminaire, sa mère pose vraiment pour lui, adoptant en cela la conception occidentale.

En bas à droite, « NGUYEN NAM SON, HANOÏ 1930 ».
Au dos, sur le châssis transversal, on peut lire sur une étiquette l’écriture à la main de Victor Tardieu.

Étiquette sur l’arrière du tableau
“1932 Nguyen Nam Son 4 Rue de la Citadelle Hanoï et chez M.Tardieu – Paris Portrait de ma mère”

Nam Sơn avait envoyé une photographie de cette œuvre à son maître Jean-Pierre Laurens qui lui adresse la critique suivante :

« …Dans votre bonne lettre vous m’exprimez de la gratitude pour les succès obtenus par vos derniers envois. Croyez bien qu’en cette circonstance vous ne deviez rien à mon intervention mais tout à la valeur de vos ouvrages. Continuez à travailler comme vous le faites avec cette volonté, avec cette modestie attentive que je vous connais… Votre œuvre m’a fait une excellente impression. Il y a dans les costumes et les attitudes humaines propres à votre pays un élément grave et réfléchi dont je vous sens pénétré. Il importe que vous vous mainteniez toujours dans cette expression et que vous ne perdiez jamais de vue ce qui fait la grandeur de l’Art de votre race. La belle image que vous m’avez envoyée en est une manifestation éminente. Je regarde attentivement la tête de cette femme et j’approfondis chaque jour davantage cette simplicité de moyens dans l’exécution. Il y a là beaucoup à apprendre. Sachons méditer un tel exemple… »

À noter aussi en quels termes s’exprime la femme de Jean-Pierre Laurens dans une lettre envoyée à Nam Sơn plus tard :
« J’ai vu le portrait de Madame votre Mère. C’est une très belle œuvre qui aurait certainement donné une grande satisfaction à mon cher mari. Elle frappe par la majesté de son aspect, la noblesse des volumes remarquablement équilibrés, la couleur. C’est une œuvre d’art. Je vous souhaite de poursuivre vos travaux dans cette voie et de continuer ainsi à faire honneur à votre Maître… »

Ces appréciations émanent d’un connaisseur, car Madame Yvonne Diéterle (1882-1974) était elle-même sculpteur de talent.

Analyse de l’oeuvre

Nous livrons ici une analyse intéressante, écrite récemment par Nicolas Henri-Trịnh Đức sur le « Portrait de ma mère » de Nguyễn Nam Sơn, dans la Mémoire de Master 2, titrée « Mutations du portrait vietnamien 1874-1976 » :

« Dans le portrait de Nguyễn Thị Lân, le livre est tenu à deux mains, flottant au-dessus de ses genoux. Ses doigts, magistralement représentés en un dessin élégant et puissant, pénètrent délicatement entre les pages du recueil. Couplé à l’expression vague du visage de la dame, le livre exprime l’instant méditatif dans lequel elle se trouve présentement.

C’est aussi un vêtement bouddhique que porte Nguyễn Thị Lân, une robe longue aux manches amples dont le col se croise sur le buste. Le livre, le chapelet, la coiffe, la robe se répondent et forment un ensemble cohérent. Le portrait de Nguyễn Thị Lân tient un discours non équivoque, l’éloge d’une pieuse et vénérable dame versée dans les lettres.

[…] Toutefois il ne s’agit pas d’un portrait d’ancêtre à proprement parler. La peinture n’a pas été produite pour prendre part au système cultuel vietnamien mais dans un tout autre objectif, inimaginable pour les portraitistes d’autrefois. Nam Sơn a peint ce portrait pour qu’il soit exposé à l’autre bout du globe, en France, où il doit démontrer le talent de son auteur et la qualité de la formation que celui-ci a reçu. C’est une œuvre d’art au sens occidental du terme. Mais le sujet, observé isolément de toutes considérations techniques ou connaissances historiques, appartient absolument à la tradition vietnamienne du portrait.

Nguyễn Thị Lân pose frontalement, le visage offert à l’observateur, le regard légèrement détourné mais le visage inexpressif. L’ampleur de son vêtement remplit toute la largeur de la peinture. Le cadrage est proche mais respectueux, elle nous apparaît dans le détail mais nous sommes maintenus à bonne distance. Voilà une vision mise à jour du portrait d’ancêtre que Nam Sơn n’accomplit pas pour le culte familial mais pour la promotion personnelle et collective de l’École des Beaux-Arts de Hanoï ».

Dans le « Rapport concernant la participation de l’École des Beaux-Arts de l’Indochine à l’Exposition Coloniale Internationale de Paris 1931 » de Victor Tardieu, alors Directeur de l’École des Beaux-Arts de l’Indochine, à la page 7, on peut lire :

« Parmi les œuvres des peintres nous citerons en premier lieu le Portrait de ma Mère de M. Nguyen Nam Son, le plus ancien élève du fondateur de l’École qui fut au début Moniteur et est actuellement professeur à l’École ».

Nombreux sont les échos retentissant dans les journaux de cette époque concernant cette œuvre de Nam Sơn.

Léandre Vaillat dans Le Temps remarque :
« Accordons aussi un regard attentif au beau Portrait de ma mère par Nguyen Nam Son, le plus ancien élève de M. Tardieu ; celui-là est venu achever ses études à Paris, et il est retourné dans son pays. Intermédiaire désigné entre les professeurs et les élèves, il a rendu de tels services qu’on lui a confié l’enseignement tout entier du cours préparatoire ».

François Ranquet dans L’Art vivant :
« (les peintures)… ne sont-elles pas déjà des œuvres de maîtres, de même d’ailleurs que ce Portrait de ma Mère, grave et religieux de M. Nguyen Nam Son ».

Après l’Exposition Coloniale Internationale de Paris 1931, le « Portrait de ma mère » participe au Salon 1932, classé dans la section « peinture », sous le numéro 1804, aux archives de la Société des Artistes Français : « Le Salon 1932 », page 90, et reproduite à la page 86.

Le journal Comoedia, le 4 mars 1932 a publié une reproduction de ce tableau à la première page, avec un article d’Yvanhoé Rambosson louant :

« Je n’hésite pas à proclamer que M. Nam Son est un artiste d’une valeur certaine. Le portrait de sa mère en toilette rituelle est d’une justesse chromatique et d’une noblesse d’inspiration tout à fait remarquables ».

Thiébault Sisson écrit dans Le Temps : « Portrait de ma Mère du tonkinois Nguyen Nam Son, traité dans la manière des peintres japonais et chinois et dans un sentiment d’exquise piété ».

Sous la direction de Denis Etcheverry, le jury du Salon 1932 a voté le 13/5/1932, le « Portrait de ma mère » qui a obtenu la Médaille d’Argent du Salon des Artistes français. Les œuvres de Nam Sơn, co-fondateur de l’École des Beaux-Arts de l’Indochine, sont extrêmement rares. Elles font partie des créations les plus recherchées par les collectionneurs.

Pour la première fois, un chef d’œuvre de Nam Sơn fut mis aux enchères. Travail remarquable, ce tableau a un grand caractère, tant au point de vue technique que par l’aspect historique de la peinture vietnamienne qu’elle représente. « Portrait de ma mère » mérite de figurer dans les plus grandes collections ou musées mondiaux.

Hanoï, le 2 Mars 2023
NGÔ Kim-Khôi
Chercheur indépendant en art vietnamien

Au dos du tableau, étiquette de l’exposition du Salon des Artistes Français de 1932 sur laquelle figure l’adresse de Nam Son à Hanoï (4 rue de la Citadelle, Hanoï, Tonkin) et celle Victor Tardieu (3 rue Chaptal à Paris). Expositions : 1931 : Exposition Coloniale de Paris / 1932 : Salon des Artistes français au Grand Palais (Médaille d’Argent)

Rappel sur l’artiste NGUYEN NAM-SON

Nguyen Van Tho, plus connu sous son nom d’artiste Nam Son, né à Hanoï en 1890 est issu d’une famille de lettrés. Initié à la calligraphie et à la peinture sur soie, il étudie par la suite au lycée du protectorat de Hanoï.

Attiré par le dessin, il illustre de nombreux journaux et revues et ses prédispositions lui permettent de rencontrer Victor Tardieu qui devient son mentor. Aux côtés de son maître, Nguyen Nam Son s’exerce avec facilité à la peinture à l’huile et participe à la décoration du grand amphithéâtre de l’université de Hanoï.

De cette collaboration fructueuse va naitre une amitié indéfectible entre les deux hommes et ils partagent ensemble l’ambition commune de créer une école des Beaux-Arts en Indochine. Le gouverneur général Merlin conforté par le succès de l’Ecole nationale d’Alger et de l’Ecole des Beaux-Arts de Tunis, soutient le projet et c’est ainsi que l’Ecole supérieure des Beaux-Arts de l’Indochine (EBAI) ouvre ses portes à Hanoï en 1925.

L’école supérieure des Beaux-Arts de l’Indochine fondée par Victor Tardieu, et Nguyen Nam Son marquera un véritable tournant dans l’histoire de l’art Vietnamien en formant plusieurs générations d’étudiants vietnamiens à la peinture de tradition occidentale comme Lé Pho, Le van Dé, Mai trung Thu, Vu Cao Dam, Nguyen Phan Chanh, Pham Hau Nguyen Gia Tri qui deviendront célèbres en Occident, par la suite.

En 1925, Nguyen Nam Son part à Paris en compagnie de Victor Tardieu pour recruter des professeurs qui enseigneront à l’EBAI et il profite de ce séjour pour suivre durant 8 mois un enseignement artistique à l’école des Beaux-Arts de Paris (Atelier de JP Laurens), avant de revenir à Hanoï assister Victor Tardieu.

En 1931 à l’occasion de l’exposition Coloniale de Paris, Victor Tardieu délégué de l’exposition organise la première exposition à l’étranger des élèves de l’EBAI au sein du pavillon du « Temple d’Angkor » dans lequel il dispose de six salles. Parmi les œuvres exposées, les visiteurs ont pu admirer deux tableaux emblématiques de la peinture moderne Vietnamienne « le portrait de ma mère » de Nguyen Nam Son et « l’âge heureux » de Lé Pho.

L’année suivante, le tableau est exposé au salon des Artistes Français qui se tenait au Grand Palais et Nguyen Nam Son obtient la médaille d’argent car malgré l’abondance de tableaux et de sculptures dans cette exposition, « le portrait de ma mère » laissera un souvenir mémorable aux nombreux visiteurs de ce salon.

Yvonne Pierre Laurens, peintre et sculpteur, sociétaire du Salon des artistes Français émue par le tableau écrit au peintre « Elle frappe par la majesté de son aspect, la noblesse des volumes remarquablement équilibrés, la couleur. C’est une oeuvre d’art ». Dans la revue « L’art et les Artistes » de mars 1932, on peut lire « Groupons ici les envois des élèves de l’école de Hanoï quoique le plus remarquable soit un portrait « le portrait de ma mère » profond comme une madone, plein d’âme et d’un métier sévère, par Nguyen Nam Son ».

Lors de cette exposition au Grand palais, l’oeuvre est achetée par Henri Sambuc qui l’expose dans les locaux parisiens de la Société des Français d’Indochine dont il était le président. Avocat à la Cour d’appel de Paris avant de partir en Indochine, Il préside la chambre des avocats-défenseurs près la Cour d’appel de Saïgon (1912) et devient vice-président de l’Association amicale des Français d’Indochine. A son décès en 1944, le tableau ainsi que des objets d’art d’Asie de sa collection personnelle sont achetés par Monsieur Jean Yves Bureau, un industriel Parisien collectionneur d’art d’Asie et depuis cette date le tableau a été précieusement conservé dans la famille à l’abri des regards.

La redécouverte en France de ce chef-d’œuvre de la peinture Vietnamienne totalement inédit sur le marché de l’art nous apporte des éléments de compréhension de la peinture de Nam Son.

@ Alexis Maréchal

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